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Les appâts de la servitude

A l’heure où le salariat englobe une majorité de la population, il n’est plus question de concevoir une autorité par la force mais plutôt d’élaborer les outils les plus efficaces pour obtenir le meilleur consentement possible d’un peuple qui, s’il était uni et éclairé, pourrait renverser n’importe quel pouvoir. Il s’agit de forger les consciences de façon mécanique et inconsciente pour qu’elles s’en remettent aux puissants qui organiseront ainsi les désirs et la vie de chacun.

Déjà La Boétie notait le subterfuge en nous rappelant comment Cyrus abêtissait les Lydiens après s’être emparé de leur capitale. Ou comment il transforma la révolte des assiégés en obéissance. Le procédé fut simple : « des bordels, des tavernes et des jeux publics ». Le succès fut tel que les latins désignèrent le divertissement par ludi, avatar direct de Lydi. La Boétie développe son propos : «  le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie ».

Aujourd’hui nous dirions les outils de l’aliénation, ceux là même qui exhortent nos désirs à s’exprimer avec la force du besoin. Ceux-là même qui adulent le désir d’avoir, réprouvent le désir d’être et bafouent notre existence en fonction de consommateur, ivre d’un confort inutile à nos désirs de liberté.

Pire, nous croyons choisir ce que nous entreprenons, dans un éventail de fausses alternatives qui se résorbent dans des stéréotypes imposés. Les divertissements les modélisent pour nous atteler à un idéal de bonheur où chacun, segmenté par son confort, se satisfait d’une paix d’apparat en jouissant individuellement de ce que tous possèdent. Le but ? Abolir le « faire et vivre ensemble », pourtant véritable socle et ciment de toute lutte aux revendications sociales et réellement démocratiques.

A la fois réunis et cloisonnés dans une paix consensuelle et désincarnée, nous nous croyons libres. Mais notre quête de liberté se résume désormais à un hédonisme consumériste. Distraire le peuple des réalités du pouvoir en l’anesthésiant devant un écran ou une vitrine, rien de tel pour l’intégrer dans les rouages de la soumission sans le forcer. Il se divertit d’autant plus qu’il en oublie sa réelle incapacité à changer le monde autrement qu’en étant roi ou riche.

 Cédric Bernelas

source: Diktacratie

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