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« La République contre les libertés » (entretien avec Eric Michel)

Eric Michel est l’auteur de deux romans « Algérie ! Algérie ! » et « Pacifique » qui ont rencontré un vif succès critique. Humaniste et engagé, sensible à la cause des peuples colonisés ou opprimés par l’impéralisme, Eric Michel est lecteur de mes travaux depuis quelques années. A l’occasion de la sortie de mon dernier livre, « La République contre les libertés », il s’est prêté au jeu d’un entretien amical au sujet de questions qui parcourent ce travail : la conversion libérale de la gauche, l’instrumentalisation de la laïcité, l’obsession antiterroriste, la censure de l’expression publique, entre autres. Cet entretien est présenté ci-après.

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Cliché 2015-01-05 08-53-33

Eric Michel : Bonjour, peux-tu te présenter ?

Nicolas Bourgoin : Je suis enseignant-chercheur et je travaille depuis vingt ans sur les politiques de contrôle social, essentiellement d’un point de vue critique. J’y ai consacré plusieurs livres et des dizaines d’articles. La « République contre les libertés » est mon quatrième ouvrage.

EM : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

NB : « La Révolution sécuritaire » sorti en 2013 retraçait l’histoire des politiques sécuritaires depuis la rédaction du Rapport Peyrefitte en 1976. Nous observons en France et dans l’ensemble des pays développés un double processus de radicalisation du contrôle social et de mutation du droit pénal à l’œuvre depuis une quarantaine d’années. L’État évolue vers une forme autoritaire. Un moment crucial de cette histoire est justement la conversion de la gauche au modèle sécuritaire qui a lieu au cours de la décennie 1990. C’est un tournant majeur car la gauche privilégie traditionnellement la liberté par rapport à la sécurité. Il faut se souvenir de la violence des attaques du PS contre les réformes sécuritaires du gouvernement Giscard, notamment celles contre le projet de loi « Sécurité et Liberté  » en 1980 quand Raymond Forni ou Philippe Marchand comparaient le texte d’Alain Peyrefitte à ceux votés sous le régime de Vichy. Cela permet de mesurer le chemin parcouru depuis. Il y a aujourd’hui une « union sacrée sécuritaire » qui transcende le clivage droite/gauche, comme on a pu l’observer au moment du vote de la loi antiterroriste de 2014 qui a recueilli la quasi-totalité des suffrages des députés. Ce consensus aurait été impensable il y a seulement 20 ans.

EM : Selon toi, la politique du gouvernement actuel est sécuritaire ?

NB : Je la qualifierais plutôt de liberticide par comparaison avec celle menée au cours des deux quinquennats précédents. Sarkozy a ciblé la petite délinquance de rue, avec en ligne de mire la jeunesse des classes populaires, en durcissant la réponse pénale surtout pour les mineurs. Le gouvernement Valls pratique davantage une politique d’ordre que de sécurité en axant son contrôle sur l’expression publique et plus généralement en laminant les libertés individuelles sous couvert de moralisme républicain ou de prévention du terrorisme.

EM : Comment expliques-tu ce changement ?

NB : Les politiques en matière pénale ne sont pas indépendantes de celles menées dans les autres domaines publics. Quand le PS promouvait les libertés, il défendait aussi les travailleurs contre les excès du capitalisme, du moins en paroles. Il est vrai qu’il a défendu cette politique essentiellement quand il était dans l’opposition, à l’époque du Programme commun. Mais on en trouve aussi quelques traces dans les premières années de la gouvernance Mitterrand, quand Mauroy était Premier Ministre : nationalisations d’un côté, démocratisation de la justice de l’autre. Ironie de l’histoire, c’est une loi socialiste de 1981 qui a permis à Dieudonné de saisir la Cour Européenne des Droits de l’Homme, comme tout citoyen français, suite à l’arrêté d’interdiction de son spectacle « Le Mur » en janvier dernier. En 1983, les choses commencent à changer quand Mitterrand, confronté à la crise économique et à une série d’attaques contre le franc, fait le choix de la construction européenne et du maintien de la France dans le SME, coûte que coûte. Le tournant de l’austérité s’en suivra, et avec lui les premières remises en cause du progressisme pénal : rapport Martaguet la même année qui écorne le modèle protectionniste de la justice des mineurs, lois restrictives en matière d’immigration en 1984. Mais le tournant décisif arrivera 10 ans plus tard.

EM : En 1993 ?

NB : Peu après. Plusieurs facteurs ont joué : triomphe politique du capitalisme sur fond d’effondrement de l’Union Soviétique en 1991, allégeance au libéralisme avec l’engagement socialiste pour le traité de Maastricht (qui comportait, rappelons-le, un pilier sécuritaire) en 1992, déroute électorale de la gauche aux législatives de 1993 que le PS attribue à son supposé laxisme pénal. A nouveau, social et pénal sont liés : tandis que le PS affirme que « le capitalisme borne notre horizon historique » et tourne définitivement le dos à la lutte des classes, il fourbit ses armes pour la prochaine bataille électorale en introduisant un volet sécuritaire dans son programme. Ce sera pour les présidentielles de 1995.

EM : Le processus s’arrête en 2014 ?

NB : Cette année-là a été votée une loi importante du quinquennat Hollande, la loi Cazeneuve contre le terrorisme. Elle est sans doute la plus liberticide jamais votée en France sous la 5ème République. Sa promulgation sera suivie, quelques mois plus tard, des débats parlementaires sur la loi Macron. Celle-ci va achever de démanteler le code du travail et de libéraliser les secteurs encore protégés. Dès lors, la boucle est bouclée : le Parti Socialiste s’est totalement converti au libéralisme économique le plus débridé en même temps qu’il a validé sans réserves une loi qui instaure un régime de surveillance renforcé comparable au Patriot Act étasunien. Retour à la loi Le Chapelier et au code Napoléon ! Il a même ressuscité les RG chargés du flicage des mouvements sociaux que le gouvernement Fillon, pourtant ultra-sécuritaire, avait supprimé en 2008, un comble !

EM : Mais le PS prétend quand même faire une politique de gauche…

 NB : En apparence oui, mais c’est une politique qui ne répond en rien aux attentes des classes populaires qui ont pourtant massivement voté pour lui. Le « mariage pour tous » est présenté comme une réforme phare du quinquennat Hollande mais elle ne concernera que très peu de monde. En réalité, à partir du moment où le PS a renoncé à défendre les travailleurs, à faire du social, il s’est condamné à faire du sociétal. Rappelons que le tournant de la rigueur de 1983 a été suivi de près par le lancement de SOS Racisme ce qui dénote un art consommé de la diversion… Aujourd’hui, il est de toute façon contraint par les dogmes austéritaires de l’Union Européenne, qu’il a d’ailleurs contribué à instaurer. La seule voie qui s’offre à lui pour retrouver une légitimité de gauche est celle des réformes de société. Mais elles ne convainquent pas son électorat populaire qui n’y trouve pas son compte.

EM : Les réformes sociétales sont là pour faire passer la pilule amère du libéralisme ?

NB : Oui, mais pas seulement. Elles font partie intégrantes de la politique mondialiste menée par le PS. De fait, on retrouve dans celles-ci les deux piliers de la politique actuelle : adhésion au modèle du « choc des civilisations » et soumission aux intérêts de la finance internationale. Des valeurs de gauche comme le féminisme, la défense de la laïcité ou l’internationalisme sont alors instrumentalisées par le gouvernement : les deux premières pour stigmatiser les musulmans, la seconde pour condamner toute critique à l’égard de l’UE. La diabolisation du nationalisme, qui peut aussi être une valeur de gauche quand il s’agit de défendre la souveraineté économique nationale contre la finance cosmopolite, a conduit à la dissolution des mouvements jugés extrémistes dans le sillage de l’affaire Clément Méric.

EM : Selon toi, il n’y a pas de menace fasciste ?

Il y a surtout une menace financière et néconservatrice ! L’idéologie néoconservatrice, aujourd’hui dominante, est la vraie extrême-droite car en plus d’être foncièrement islamophobe, elle sert directement les intérêts de l’oligarchie mondialiste. Quant à l’antisémitisme, c’est davantage un moulin à vent qu’une menace réelle bien que le gouvernement ait fait de son éradication une cause nationale. Toutes les enquêtes sérieuses montrent que l’opinion française n’est pas antisémite. En réalité, Manuel Valls a recours à la bonne vieille tactique de la citadelle assiégée : agiter des menaces en partie imaginaires pour pouvoir ensuite montrer ses muscles tout en faisant diversion sur les vrais problèmes. La figure de l’Islam, fréquemment associée au terrorisme, est une cible privilégiée de ces « paniques morales » relayées par les médias, qui fonctionnent comme autant de rideaux de fumée. Pendant que l’opinion s’est effrayée du prétendu « loup solitaire » de Joué-les-Tours, le gouvernement publiait discrètement le décret de la Loi de Programmation Militaire dont l’article 20 permet aux pouvoirs publics d’accéder aux données de connexion des internautes. Elles servent aussi à justifier des lois liberticides : la loi antiterroriste de Cazeneuve a été votée moins de quatre mois après la fusillade de Bruxelles.

EM : Que penses-tu de l’épisode Charlie Hebdo ?

NB : Il correspond parfaitement à ce schéma et en grossit même les traits du fait de la gravité de l’attaque. La réponse est classique : dramatisation à outrance, appels à l’unité nationale et derrière tout ça nouvelles mesures annoncées par Valls pour faire face à la « menace islamique » dont une nouvelle loi qui donne des pouvoirs exorbitants aux services de renseignement. On ressort une nouvelle fois du placard l’ennemi intérieur socio-ethnique pour faire peur et justifier toutes les régressions liberticides. Et le tout sous prétexte de défendre la liberté d’expression ! Le lendemain même de la grande marche républicaine du 11 janvier, le parquet de Paris a ouvert une enquête contre Dieudonné pour « apologie du terrorisme ». L’objet du délit ? avoir affirmé sur sa page facebook qu’il se sentait « Charlie Coulibaly », du patronyme de l’un des trois terroristes. Or, depuis la loi antiterroriste promulguée en novembre dernier, ce chef d’inculpation est passible de 7 ans de prison et 100.000 euros d’amende !

EM : Le dessin de couverture représente des policiers devant le Zénith de Nantes, c’est une référence à l’affaire Dieudonné ?

NB : Oui, je remercie au passage Riket Cosmos qui a amicalement (et brillamment) réalisé ce dessin. Cette affaire montre par l’absurde jusqu’où peut mener une politique qui prétend défendre la République contre l’antisémitisme ou le « fascisme » en laminant les libertés publiques et en tombant dans l’autoritarisme. Le meeting du PS qui a lancé la campagne contre l’humoriste s’appelait d’ailleurs « Défendre la République contre les extrémismes »… tout un programme ! J’y consacre une part importante de mon livre. La jurisprudence Dieudonné qui remplace l’arrêté Benjamin protecteur de la liberté artistique ou de réunion est lourde de conséquences. Elle a d’ailleurs fait l’objet de vives critiques, y compris dans le propre camp politique du gouvernement et d’autant plus qu’elle n’a en rien entamé la popularité de l’humoriste, bien au contraire. Le récent placement en garde à vue de François Danglehant puis sa radiation du barreau témoigne d’un affaiblissement de l’État de droit suite à cette affaire. L’avocat de Dieudonné en est l’une des premières victimes collatérales, d’autres suivront.

EM : Sur la base de ces constats, traces-tu des perspectives de sortie de crise ?

NB : Je ne le fais pas directement mais ce travail peut donner matière à imaginer une « autre société » plus respectueuse des libertés publiques. La politique autoritaire du gouvernement socialiste est le pendant de sa politique libérale en matière économique. Rompre avec la première supposerait au moins de sortir du carcan bruxellois et plus généralement de refuser les diktats de la finance mondialisée. Il y a bien sûr, en plus de la question des traités européens, celles de la loi Pompidou-Giscard de 1973, à l’origine de la dette actuelle, et de notre appartenance à l’OTAN qui toutes deux nous lient les mains et nous soumettent aux intérêts du mondialisme. Tous ces aspects forment l’arrière-fond de mon analyse même si je ne les aborde pas directement dans mon travail. Ils montrent la nécessité de « penser globalement ». Le terme de « globalisation » était d’ailleurs préféré à celui de « mondialisation » il y a quelques années. A mon sens, il traduit mieux la nature du processus en cours dont la montée en force de l’autoritarisme politique n’est qu’un effet parmi d’autres.

source:  BOURGOINBLOG

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