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Chers amis,

Un lecteur du Saker francophone, FD, a récemment posé une question très intéressante : 

Faut-il s’attendre à un coup d’État CONTRE Poutine ou à un coup d’État DE Poutine ?  Compte tenu de la puissance des forces pro-USA présentes au plus haut niveau dans les milieux politiques,  intellectuels,  financiers et médiatiques,  Poutine ne devra-t-il pas faire son propre 18 Brumaire ?  [1]

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C’est une idée très intéressante parce que, d’une certaine manière, cela pourrait sembler être, sinon une bonne solution, au moins une solution nécessaire. De toute évidence, le rôle extrêmement négatif et pourtant central joué dans la politique russe par, ce que je appelle, les Intégrationnistes atlantistes est une réelle menace pour Poutine et la Russie. Cette 5ème colonne de saboteurs est même représentée dans le gouvernement Medvedev, et ils refusent ouvertement d’appliquer les décrets et décisions de Poutine. A maintes et maintes reprises, nous avons vu comment ses décisions sont tout simplement ignorées par le gouvernement et comment Poutine tente de réduire leur influence, mais avec un succès très limité. Et puisque les ministères dits de force (armée, intérieur, FSB, OFS [services de renseignement, NdT] , justice, police, urgences,  etc.) sont fermement du côté de Poutine, pourquoi ne les utiliserait-il pas contre les saboteurs ? Dans une confrontation directe entre les puissances d’argent et les armes, ces dernières seront toujours gagnantes.

Hélas, ce ne est pas aussi simple que cela.

La première chose à retenir ici est que la base de la puissance réelle de Poutine, ce ne sont pas les ministères de force, mais le soutien de plus de 80 % de la population. Cependant, ce soutien n’est pas inconditionnel. Déjà, des rapports nous informent d’un léger tassement  (de quelques points seulement) en raison des problèmes économiques.

Et les Russes ont un très mauvais souvenir du coup d’État organisé par le Comité d’État pour l’état d’urgence [2] en 1991 ou du désordre sanglant de 1993. En outre, il y a un certain nombre d’acquis fondamentaux, que la grande majorité des Russes ne veut pas abandonner, y compris la liberté de réunion, de parole, d’organisation, de manifestation et tous les autres droits civils et politiques.

Oh, bien sûr, les Russes aiment encore un leader fort, mais ils veulent que ce soit un leader fort et respectueux du droit. Et malgré la très réelle nostalgie pour les bons aspects du régime soviétique, très peu de gens voudraient vraiment un retour à l’ancien  régime autoritaire du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS).

Bien sûr, si Poutine décidait d’organiser un coup d’État contre les Intégrationnistes atlantistes, il pourrait facilement expliquer aux gens toutes les bonnes raisons qu’il a de le faire, mais une fois que l’État de droit a été violé, il est très, très difficile de le restaurer.

Je pense que Poutine le sait très bien (il a un diplôme de droit) et je pense que ses racines profondément ancrées dans le KGB le rendent particulièrement sensible à ce point (oui, je sais, dans l’Ouest, il y  a cette idée que le KGB était au-dessus du la loi, ce n’est pas vrai : le KGB se devait d’agir strictement dans le respect des lois soviétiques).

Encore une fois, je vais répéter ce fait absolument crucial : la base du pouvoir réel de Poutine, ce ne sont pas les ministères de force, mais l’importance du soutien populaire (plus de 80 %) . Quel que soit le geste politique qu’il fait, il a absolument besoin du soutien populaire. Par ailleurs, il est très conscient de cela. Voilà pourquoi il a commencé son discours à l’Assemblée fédérale, le 4 décembre 2014 [3], avec les mots suivants :

Mon discours d’aujourd’hui sera lié à la situation et aux conditions actuelles, ainsi qu’aux tâches auxquelles nous sommes confrontés. Mais avant de le prononcer, je voudrais tous vous remercier pour le soutien, l’unité et la solidarité que vous avez manifestés au cours des événements historiques qui vont sérieusement influencer l’avenir de notre pays.

Cette année, nous avons été confrontés à des épreuves auxquelles seule une nation unie et mature et un état véritablement souverain et fort peuvent résister. La Russie a prouvé qu’elle peut protéger ses compatriotes en défendant la vérité et l’équité.

La Russie a pu faire cela grâce à ses citoyens, grâce à votre travail et aux résultats que nous avons obtenus ensemble, et grâce à notre profonde compréhension de l’essence et de l’importance de nos intérêts nationaux. Nous avons pris conscience de l’indivisibilité et de l’intégrité de la longue histoire millénaire de notre pays. Nous avons réussi à croire en nous-mêmes, à croire que nous pouvons faire beaucoup et atteindre chacun de nos objectifs.

Cet exorde est assez surprenant et très révélateur. Il aurait pu remercier l’armée russe ou les  hommes en vert armés et polis, mais il a préféré remercier le peuple pour son soutien, qu’il a clairement identifié comme la pierre angulaire des succès russes, même en cette année très difficile.

Les armes sont puissantes, mais ce sont des instruments rudimentaires. Oui, l’armée russe pourrait anéantir l’armée ukrainienne et prendre Kiev en quelques jours. Oui, Poutine pourrait facilement s’emparer du pouvoir en Russie et simplement congédier, ou même emprisonner, tous les Intégrationnistes atlantistes. Mais cela ne ferait qu’empirer les choses, et Poutine le sait.

Loin d’être un leurre pour les personnes naïves, du genre de Pollyanna [4], la primauté du droit (national et international) est cruciale pour la survie et le bien-être d’une nation civilisée. Oui, il y a des circonstances où un chef d’État doit donner un ordre illégal, mais d’une nécessité vitale, et Poutine ne le comprend que trop, mais ce doit être le dernier et ultime recours, une chose à ne faire que dans les circonstances les plus extrêmes en réduisant l’impact au minimum. Poutine ne peut pas espérer construire une société fondée sur la primauté du droit, tout en bafouant complètement la Constitution russe.

Un regard sur les horreurs qui se déroulent en Ukraine doit nous rappeler à tous, y compris au peuple russe, ce qui peut arriver une fois que la règle de droit est jeté aux orties et qu’elle est remplacée par la force des armes : un chaos total et complet, qu’il faudra des années, voire des décennies, pour effacer.

Donc non, je ne vois pas Poutine s’engager sur la voie d’un coup d’État et et je n’ai pas de raisons de croire que la majorité des Russes s’en féliciterait. Et j’en suis très heureux car je crois tout simplement que la Russie moderne mérite mieux que cela.

Cordialement,

Le Saker

source:
Traduit par JJ pour vineyardsaker.fr

Notes

[1] Le coup d’État du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799) de Napoléon Bonaparte marque la fin du Directoire et de la Révolution française, et le début du Consulat. (Wikipédia, français)

[2] Le 19 août 1991, un jour avant que Gorbatchev et un groupe de dirigeants des Républiques signent le nouveau traité d’union, un groupe se faisant appeler le Comité d’État pour l’état d’urgence (ГКЧП à prononcer « GuéKaTchéPé ») essaya de prendre le pouvoir à Moscou. (Wikipédia, français)

[3] [Vidéo + Transcription] Discours de Vladimir Poutine à l’Assemblée fédérale de Russie, le 4 décembre 2014 : première et deuxième partie.

[4] Pollyanna est une héroïne de contes pour enfants, perpétuellement gaie et optimiste. (Wikipédia, français)

Source : A coup against Putin or a coup BY Putin? (vineyardsaker, anglais, 15-12-2014)

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