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Il y a une personne à Donetsk qui, lorsque sifflent les projectiles ou les missiles Grad, ne court pas aux abris, mais prend son appareil photo et accourt sur les lieux pour documenter le massacre d’un peuple. Ce témoin s’appelle Igor Ivanov. Témoin de la construction de sa ville, puis de sa destruction.

Si jamais, un jour, les responsables des massacres de Donetsk sont appelés à rendre des comptes, Igor sera appelé par l’accusation à déposer en faveur de sa ville. Parce qu’il prête ses yeux à sa communauté. En attendant, les photos d’Igor sont publiées sur sa page Facebook, accessibles à quiconque veut les regarder et veut comprendre.

Détresse, rage, désespoir, c’est l’onde de sentiments que les images d’Igor vous transmettront. Après les avoir vues, il vous sera impossible de rester indifférents. Même ceux qui s’occupent depuis des mois du sud-est de l’Ukraine et connaissent bien les terribles épreuves auxquelles a été soumise la population reste accablés par les dimensions mêmes de la souffrance et de la destruction qu’Igor a scrupuleusement documentées, jour après jour, mois après mois.

Nous avons demandé à ce témoin de nous raconter son histoire. Une histoire incroyable et normale, comme tant d’histoires de la cité assiégée.

Igor Ivanov, photographe
Igor Ivanov, photographe

Qui est Igor Ivanov ? Que faisais-tu avant la guerre ?

Igor Ivanov — Il n’y a pas grand-chose à dire sur moi. Tout ce qu’il y avait avant la guerre est maintenant devenu absolument insignifiant. Mais si c’est important pour vous de le savoir, je suis né dans l’oblast de Donetsk. Ma famille vit à Donetsk, j’ai deux enfants. J’ai un diplôme technique. À un certain moment de ma vie, j’ai commencé à me consacrer à la photographie. D’un hobby de jeunesse, faire des photos est devenu peu à peu une passion, puis un travail. Un travail qui m’occupe depuis 10, 15 ans… je ne me rappelle même plus précisément. Entre autres choses, je reproduisais pour les brochures de la municipalité les réalisations urbanistiques de Donetsk, les nouvelles structures, les nouveaux bâtiments qui, peu à peu, l’embellissaient et la rendaient unique.

Nous avons vu l’album de tes photos sur Facebook, elles sont vraiment impressionnantes. Tu les as toutes prises toi-même ?

Igor Ivanov — Je suis photographe, toutes les photos que vous voyez sur ma page sont faites par moi. Sur les images, il n’y a pas une seule retouche de « Photoshop ». Tout est téléchargé directement de mon appareil photo.

Tes reportages sont faits sur place, tout de suite après la chute des missiles et des grenades. Sur beaucoup de photos, on voit les flammes qui brûlent, les gens encore sous le choc, et en pleurs à cause de leurs maisons détruites, les parents morts, la vie bouleversée. Pourquoi risques-tu ta vie de cette façon ?

Igor Ivanov — Quand la guerre a commencé, j’ai jugé nécessaire de montrer aux gens ce qui arrive dans la ville. Moi, je ne risque pas ma vie. Risquer ma vie, tu plaisantes ! Les pompiers, les équipes des ambulances, et les fonctionnaires du service de fourniture du gaz qui accourent même sous les bombardements, eux, oui, risquent vraiment leur vie !

Comment travailles-tu ? Comment fais-tu pour arriver sur place en même temps que les secours ?

Igor Ivanov — Quand j’arrive sur le lieu du bombardement, près de moi, il y a toujours un ami à moi qui tourne les vidéos de ce qui arrive. Il s’appelle Viktor, de Donetsk, avant la guerre, il était technicien informatique, mais, à cause du conflit, il a perdu son travail. Au début, nous allions, Viktor et moi, chercher les zones touchées. Ce n’était pas difficile, quand on était dans la ville, de comprendre ce qui arrivait, et où. Puis, sur place, nous avons souvent croisé des équipes de pompiers et d’ambulances qui faisaient leur devoir. Nous avons noué des rapports d’amitié et maintenant ce sont eux qui nous signalent les « points chauds ».

Et puis, que fais-tu avec les photos ?

Igor Ivanov — Les photos sont téléchargées sur internet pour les rendre accessibles au public, pour que le plus de gens possible puissent les voir et puissent comprendre ce qui arrive ici. Ma formation technique m’a aussi été utile. J’ai rédigé quelques rapports sur la direction et la distance d’où venaient les frappes qui tombaient sur la ville, afin d’individualiser les responsables. J’ai aussi travaillé sur l’affaire scandaleuse du bombardement du terrain sportif scolaire dans le village d’Oktiabrsk, où sont morts des enfants. Après quoi, l’OSCE a été contrainte, même si elle ne l’a pas fait explicitement, de reconnaître qui était le responsable.

Tes photos sont très belles et très professionnelles. As-tu reçu une rémunération pour ton travail ?

Igor Ivanov — Je ne retire aucun gain de cette activité, au contraire, tout ce que j’ai gagné ça été de détruire tout mon équipement photographique, et vu que je le fais à titre bénévole…

Comment est-il possible que le monde extérieur semble ignorer votre tragédie ?

Igor Ivanov — L’été dernier, une large collection de mes photos de Donetsk a été remise personnellement entre les mains d’Angela Merkel en visite à Kiev. Une collection tout aussi importante a été donnée à Porochenko. Ils savent donc parfaitement ce qui se passe ici. Quand Madame Merkel est allée en visite à Kiev, elle a eu une entrevue avec Porochenko, à laquelle était aussi présent le maire de Donetsk, Loukianchenko. Et il a donné, en personne, les photos à tous les deux. Nous avons aussi eu ici des journalistes de France, d’Autriche, des Allemands et des Américains, mais, vu les résultats, je dirais qu’ils ont écrit le contraire de ce qu’ils ont vu.

Quatre photos de Donetsk, de gauche à droite et de haut en bas : un jour de trêve, le Palais de la Culture en flammes, après la reprise des bombardements en août 2014 et bombardement le 1er décembre 2014
Quatre photos de Donetsk, de gauche à droite et de haut en bas : un jour de trêve, le Palais de la Culture en flammes, après la reprise des bombardements en août 2014 et bombardement le 1er décembre 2014

Quelle est actuellement la situation à Donetsk ? Comment faites-vous pour vivre dans une ville cernée par les troupes ennemies, continuellement bombardée ?

Igor Ivanov — On a eu très peur en juillet, cet été, quand les bombardements se sont déchaînés. Nous étions terrorisés. Maintenant, avec le temps, nous y sommes habitués. On ne peut pas rester terrorisé pendant cinq mois. En ce moment, ils bombardent aussi bien les banlieues que le centre, mais les gens vont travailler (s’ils ont un travail…), ils emmènent les enfants se promener, les femmes accouchent. Seulement, parfois, elles ne le font pas à l’hôpital, puisque les bombardements peuvent rendre ça impossible, alors on s’arrange pour le faire dans les caves, à la bougie, au lieu de l’électricité.

Dans quel sens n’est-il pas possible d’aller à l’hôpital ?

Igor Ivanov — Parfois, dans les hôpitaux, c’est plus sûr ; mais je n’ai pas voulu dire que les médecins ne font pas leur devoir. Par exemple, je pense à ce qui est arrivé à l’Hôpital 21 de la banlieue d’Oktiabrsk. Le bâtiment a été bombardé plusieurs fois, ils ont touché avec les Grad les murs et aussi le toit, mais, malgré cela, tout le personnel est actif à plus de 90 % et l’hôpital travaille normalement.

Selon vous, que veut la population de Donetsk pour son avenir ?

Igor Ivanov — À mon avis, notre peuple mérite d’avoir au moins un certain degré d’autodétermination. Non pas par haine de l’État ukrainien. Ce n’est pas la question. Au début, au printemps, nous avons essayé de suivre la voie du dialogue. Mais tout de suite, comme vous le savez, nous avons été obligés de défendre notre terre à n’importe quel prix. Quand je dis que les aspirations à l’autodétermination sont largement répandues, je ne parle pas seulement à titre personnel, mais pour la majorité de notre communauté. Ce qui a aussi été démontré par le résultat du référendum aux élections. Les gens se sont rendus aux urnes en masse, ils tenaient à exprimer leur avis. Ils tenaient à décider de leur destin.

L'image de couverture de la page Facebook d'Igor
L’image de couverture de la page Facebook d’Igor

Marco Bordoni
Traduit par Rosa Llorens, édité par Fausto Giudice pour Tlaxcala et vineyardsaker.fr

Source : Igor Ivanov, il testimone (vineyardsaker.it, italien, 11-12-2014)

Déjà publié de Marco Bordoni

Article trouvé sur: vineyardsaker.fr

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