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Autour de l’effondrement

Nous sommes face à un phénomène massif et paradoxal de déni de l’effondrement, même chez les écologistes. Comment expliquer ce gouffre entre les perspectives alarmistes des rapports savants et le peu d’actions entreprises pour éviter la catastrophe ? Les approches psychologique par la « dissonance cognitive » de Leon Festinger, ou marxiste par les intérêts des lobbies capitalistes, ou libérale par les préférences des consommateurs, semblent insuffisantes aux yeux de l’orateur.

Yves Cochet présente brièvement la thèse ambitieuse du philosophe Jean-Louis Vullierme1 sur la nature et l’évolution des sociétés. Cette thèse apporte une lumière nouvelle sur le déni de l’effondrement. La psychologie sociale qui structure les sociétés est pour une part un phénomène émergent qui apparaît quand des individus se rencontrent, pour une autre part elle est un processus générique de leur constitution, de la nature humaine elle-même. L’être humain est tout à la fois modelé par le monde qui lui préexiste et modélisateur du monde par les actions qu’il entreprend. Les systèmes politiques, et les civilisations elles-même, s’organisent sous l’effet de cette interaction cognitive, la spécularité. La société est un système de représentations croisées entre individus : je me représente la manière dont les autres se représentent les choses et moi-même. Cette boucle est alimentée par l’imitation mais, dans la spécularité, cette imitation est aussi bien imitation du même qu’imitation de la différence, mimésis duplicative et mimésis distinctive. Au sein d’une communauté humaine, la mimésis duplicative tend à unifier la communauté autour de valeurs, de principes et de comportements communs. Dans le même temps, la mimésis distinctive (le principe de distinction, eût dit Pierre Bourdieu) garantit la diversité sans laquelle l’indifférenciation contagieuse créerait un chaos social de purs rivaux, une violence générale dans la communauté, « la guerre de tous contre tous » de Thomas Hobbes.

Réexaminons le déni de l’effondrement global à la lumière de l’interaction spéculaire, à l’échelon des citoyens. L’individu averti de la catastrophe ne se demande pas s’il veut changer sa vie, mais seulement s’il le ferait au cas où un certain nombre d’autres le feraient aussi. Chacun étant placé dans la même situation que les autres, la catastrophe sera évitée, non pas en fonction de la volonté de tous, mais de leurs représentations croisées, c’est-à-dire en fonction des anticipations que chacun effectuera sur la capacité effective de ceux qui l’entourent à changer leurs vies.

Qu’en est-il enfin du déni de l’effondrement à l’échelon des décideurs ? La dynamique spéculaire s’exerce encore, inexorablement. Celle-ci décrit les croyances et les actions des acteurs politiques, forgées notamment dans l’interaction avec leurs rivaux pour les places. Si tous les dirigeants du monde, comme sous l’effet d’une révélation, étaient soudain habités par la croyance en l’imminence de la catastrophe écologique, ils commenceraient par se demander si leurs amis et rivaux politiques partagent ou non cette croyance. Chacun saurait l’imminence de la catastrophe, mais il ne saurait pas que les autres le savent. Guettant chacun le faux pas des autres, c’est-à-dire la divulgation publique de la force de leur croyance, aucun ne dévoilerait finalement celle-ci.

Le déni de l’effondrement n’est donc pas dans la tête de chacun en tant qu’il serait un être déraisonnable ou insuffisamment informé, c’est un effet de système qui émerge de la combinatoire spéculaire. Ainsi, l’effondrement est inévitable non parce que la connaissance scientifique de son advenue serait trop incertaine, mais parce que la psychologie sociale qui habite les humains ne leur permettra pas de prendre les bonnes décisions, au bon moment. Aujourd’hui, nous atteignons les limites de la planète de bien des façons en même temps. Il existe souvent plusieurs manières de résoudre un problème local ou circonscrit, mais affronter tous les problèmes ensemble et globalement rend le coût d’éventuelles solutions si élevé que seul le déni est la réponse adaptée. C’est ce déni qui garantit que l’apocalypse est proche.

Discussion. Critique et enrichissement de la thèse de Vullierme

Certains soulignent que ce modèle, comme d’autres modèles interactionnistes, a le défaut d’évacuer ou de sous-estimer le poids des structures, des institutions et des organisations, pour ne considérer que les relations entres les humains. Si les individus ne changent pas leurs comportements en matière de mobilité, ce n’est pas seulement par défaut de conviction, mais aussi en raison de l’organisation collective des transports. Pour eux, le coût du changement serait trop élevé. Il y a de l’inertie, du poids du passé et des politiques publiques menées. On souligne aussi que la conviction ne se propage pas d’une manière uniforme dans un collectif, qu’elle dépend du type de relations nouées entre les individus. L’interaction spéculaire ne sera pas la même selon que les sujets ont une relation de parenté, d’amitié, ou qu’ils sont des inconnus. Elle dépend aussi de la position socio-économique des sujets. Schématiquement, les riches ont les moyens de retarder les effets de la destruction des écosystèmes, en les reportant sur les pauvres, au niveau tant collectif qu’individuel. Et symétriquement, les pays pauvres soupçonnent les pays riches d’avoir inventé le changement climatique pour les empêcher de se développer. Les prises de conscience n’avancent pas du même pas.

D’autres critiques portent sur le paradigme dominant des sciences sociales dans la culture occidentale qui réduit son champ d’observation et de compréhension aux rapports entre les êtres humains, évacuant la nature, les animaux, la matière. Les courants minoritaires qui se sont intéressés à une sociologie plus globale, comme celle de Gabriel Tarde, de Frédéric Le Play, ont été marginalisés. Les effets de cette éviction sur les représentations individuelles et collectives sont probablement considérables. 

La notion d’interaction spéculaire a également tendance à évacuer la dimension de la soumission : soumission aux pouvoirs en place et soumission à la norme, aux normes dominantes de comportement qui transcendent l’interaction hic et nunc, qui s’imposent aux acteurs.

Cette dernière critique ouvre une nouvelle piste autour de la question du pouvoir et du sens. Le chef n’est pas seulement le tyran ou le pouvoir en place, c’est aussi le chef charismatique, voire le chef prophétique, celui qui est capable de donner du sens, de rouvrir des issues dans une situation bloquée, fermée, et in fine de remobiliser les individus. Dans l’effondrement, qui assume ou assumera la transcendance, la donation de sens ?

Enfin, toute une série de réflexion portent sur le côté politico-pratique : comment jouer sur l’exemplarité ? Comment soutenir l’action des élus de bonne volonté en montant des mouvements d’opinion ? Comment influencer les médias ? Comment éviter les effets de mode sans effets réels ? Il faut fournir des motivations positives aux gens, montrer ce que chacun à gagner dans une démarche de simplicité volontaire, faire connaître les innovations, conforter moralement les gens : il y a des leviers d’action et des outils disponibles pour œuvrer dans cette direction, il y a des sociologies pratiques pour aider au changement dans des groupes ciblés.

Discussion. Critique et enrichissement de la notion d’effondrement

Il ne faut pas voir l’effondrement comme quelque chose d’homogène, comme une totalité indifférenciée. Dans cet ordre d’idées, beaucoup de propositions sont émises. En premier lieu, on devrait parler d’effondrements au pluriel et non au singulier : il y a des effondrements localisés et des dynamiques différenciées d’effondrements. Il y a aussi l’effet des rapports de forces politiques et géopolitiques et il faudrait davantage relier la question des inégalités et la dynamique des effondrements. On attend toujours la pensée politique capable d’articuler les deux.

Il y aurait aussi une piste à explorer qui consisterait à relier les cycles du capitalisme mondial et les prises de conscience écologiques collectives. Dans le cycle actuel, l’initiative est du côté des empires américains et chinois, l’Europe est désormais marginalisée et peut-être que, du même coup, cela lui laisse un espace pour une prise de conscience plus radicale de la situation écologique, cela peut inaugurer de nouveaux possibles, l’accès à un autre imaginaire.

Mais peut-être doit-on prendre ses distances avec la notion d’effondrement dont l’image est celle d’un événement brutal et daté dans le temps. La dynamique de l’effondrement s’étire plutôt dans le temps et se présente à l’échelle du temps de chacun plutôt comme un ensemble d’effritements.

Ces réflexions nous ramènent dans le champ des perceptions et des représentations agissantes, et en particulier à se demander ce qui pousse chacun à agir, et du coup à passer du « on » ou « je » : qu’est-ce qui fait que je crois aux résultats des experts, que je crois au changement climatique ? La logique rationnelle ne suffit pas, il y faut aussi des sentiments moraux, par exemple l’indignation devant une situation d’injustice, le sentiment qu’on ne peut pas continuer comme ça, qu’il faut faire cesser le scandale. Mais cette dimension morale peut prendre des formes ambiguës : mêlée au sentiment d’impuissance, elle peut conduire au désir que la force des éléments naturels se substitue à l’action humaine pour décider de l’issue à notre place. Il faut se méfier du désir trouble et dangereux d’effondrement.

Le désir d’effondrement n’est-il pas en rapport avec notre société de consommation qui propose des solutions magiques et immédiates à tout ? Le désir d’effondrement n’est-il pas une échappatoire commode devant la tâche de prendre en charge la temporalité, un refus de la patience du temps de l’histoire ? Néanmoins, parler d’effondrement, comme de décroissance, c’est mettre en politique, en parole publique, quelque chose qui advient et qu’on ne pourra pas éviter. Le catastrophisme est une pensée politique du basculement en cours sur plusieurs générations.

Enfin et pour conclure, on peut souligner que les sociétés ne sont pas toutes également résilientes. Des populations pauvres, marginalisées sont sans doute mieux placées pour résister aux bouleversements climatiques et écosystémiques. Il est inutile d’aller prêcher la catastrophe à venir aux Roms des bidonvilles, ils savent déjà tout de l’art de la survie en conditions extrêmes. Soutenir la diversité culturelle des modes de vie, lutter contre l’esclavage industriel et la tyrannie, va dans le sens de la survie de l’humanité à la catastrophe écologique.

1Jean-Louis Vullierme, Le concept de système politique, Paris, PUF, 1989.

source: http://www.institutmomentum.org/autour-leffondrement/


Changement d’ère

crédit photo Mitch Epstein

crédit photo Mitch Epstein

Notre point de départ se fonde sur une prise de conscience : nous vivons aujourd’hui la fin de la période de la plus grande abondance matérielle jamais connue au cours de l’histoire humaine.
Une abondance fondée sur des sources temporaires d’énergie concentrée et à bon marché qui a rendu possible tout le reste.

Aujourd’hui, les dettes accumulées, dette financière, dette énergétique et dette écologique nous reviennent comme des bombes à retardement qui commencent à exploser. Les générations de ce siècle doivent se préparer à ce contrecoup en se rendant moins dépendantes des ressources non renouvelables, et en consolidant leurs réseaux de solidarités, au sein de communautés humaines renforcées.

Le vent du changement est là. Le consumérisme connaît ses derniers feux. Le moment historique que nous vivons demande un mode de pensée différent.

Sans faire de bruit, un mouvement informel composé de citoyens engagés, de communautés, d’entreprises et d’élus a entamé la transition vers le monde post carbone. Ces acteurs précoces travaillent à réduire leur consommation, à produire localement nourriture et énergie, à investir dans l’économie locale, à réhabiliter des savoirs, à préserver les écosystèmes locaux. Leurs motivations sont diverses : freiner le changement climatique, préserver l’environnement, la sécurité alimentaire, le développement économique local. L’essence de ces efforts est cependant la même : tous reconnaissent que le monde change, que la manière habituelle d’agir, fondée sur l’idée que la croissance de la production et de la consommation peut et doit continuer indéfiniment, ne fonctionne plus.

La crise globale des systèmes naturels, énergétiques et économiques forme l’étoffe de notre époque singulière.

Pour y réagir, nous sommes convaincus de la nécessité de contribuer à l’élaboration des transitions vers les sociétés de l’après-pétrole, les sociétés de sobriété.

Pris isolément, tous ces efforts sont loin de suffire. Mais une fois rassemblés, ils peuvent orienter la nouvelle société.

L’Institut Momentum se veut un laboratoire d’idées sur les issues de la société hyperindustrielle et les transitions nécessaires pour amortir le choc social de la fin du pétrole.
Auteur: Agnès Sinaï

source: http://www.institutmomentum.org/changement-dere/#more-207

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